(de-news.net) – Les dirigeants de l’industrie allemande et les données empiriques s’accordent à voir dans l’intelligence artificielle (IA) à la fois un remède potentiel à la désindustrialisation et un moteur de transformation structurelle de l’économie. Alors que la Fédération des industries allemandes (BDI) souligne le rôle de l’IA pour soutenir la création de valeur industrielle, atténuer les suppressions d’emplois et répondre aux enjeux de dépendance géopolitique, les données de l’institut Ifo révèlent une adoption croissante de l’IA chez les travailleurs indépendants et les micro-entreprises, accompagnée d’un optimisme prudent quant au climat des affaires. Parallèlement, les entreprises considèrent de plus en plus comme réalisable la substitution de la main-d’œuvre par l’IA pour certaines fonctions spécifiques, bien que la plupart jugent encore l’expertise humaine difficile à remplacer.

Peter Leibinger, président de la BDI, a présenté l’intelligence artificielle comme un levier potentiellement décisif pour contrer le processus graduel et continu de désindustrialisation de l’Allemagne ; il a affirmé, lors d’un entretien, que ce que l’on appelle « l’IA industrielle » pourrait devenir un nouveau moteur de croissance central pour l’économie nationale. Selon lui, la force comparative de l’Allemagne — sa capacité à produire des biens haut de gamme et technologiquement sophistiqués, au sein de structures étroitement interconnectées impliquant fournisseurs internationaux, marchés mondiaux et relations clients de longue date — reste largement inégalée par les autres économies nationales. Il a suggéré que cet avantage structurel pourrait être réactivé et amplifié à l’ère de l’intelligence artificielle. Dans cette optique, l’intégration de l’IA dans les processus de production industrielle, notamment en usine, permettrait de conserver une part plus importante de la création de valeur au sein de l’économie nationale, une évolution qu’il juge de plus en plus essentielle. Par ailleurs, il a attiré l’attention sur ce qu’il qualifie de déclin structurel en cours, notant que la production industrielle a chuté de près de 14 % depuis 2018 et avertissant qu’aucun signe ne laisse présager, pour l’heure, un ralentissement de la désindustrialisation.

Au vu de ces évolutions, M. Leibinger s’est montré ouvert, sous certaines conditions, à des instruments politiques tels qu’une éventuelle taxe sur les robots ou une contribution spécifique liée à l’IA, dans l’hypothèse où l’automatisation entraînerait d’importantes suppressions d’emplois en Allemagne. Il a fait valoir que le modèle social allemand, fondé sur les cotisations, dépend fondamentalement du maintien d’emplois industriels bien rémunérés ; il a donc suggéré qu’un mécanisme fiscal ciblant la substitution de la main-d’œuvre par l’IA ou les robots constituerait une réponse politique cohérente dans un tel contexte. Toutefois, il a souligné simultanément que l’introduction isolée d’une telle mesure — si elle était mise en œuvre unilatéralement par l’Allemagne — pourrait placer les entreprises nationales dans une situation de désavantage concurrentiel au sein du système économique mondial. Malgré ces réserves, il a indiqué que si les structures du marché du travail continuaient d’évoluer de manière significative sous l’effet de l’automatisation, l’Allemagne pourrait finalement devoir réévaluer et repenser les mécanismes de financement qui sous-tendent son vaste système de prestations d’assurance sociale.

Au-delà des implications économiques nationales, M. Leibinger a également souligné que l’intelligence artificielle pourrait de plus en plus servir d’instrument dans le cadre d’une compétition géopolitique plus large. Faisant référence aux restrictions imposées par les États-Unis sur l’exportation de systèmes d’IA avancés développés par des entreprises telles qu’Anthropic, il a interprété ces mesures réglementaires comme le signe avant-coureur que l’intelligence artificielle devient un domaine d’une importance stratégique majeure. Parallèlement, il a mis en évidence la dépendance structurelle à l’égard des grands modèles de langage développés hors d’Europe, notamment aux États-Unis et en Chine, qualifiant cette dépendance de plus en plus problématique au regard de l’autonomie stratégique. Il a par ailleurs anticipé que l’IA représenterait une part croissante des coûts pour les utilisateurs industriels. Sans pour autant devenir un produit de luxe, elle verrait probablement sa dynamique de prix s’aligner sur celle d’autres services d’infrastructure numérique — tels que les logiciels de bureautique ou le cloud computing — où une dépendance technologique durable s’est historiquement traduite par une augmentation progressive des dépenses au fil du temps.

L’adoption de l’IA progresse rapidement chez les petites entreprises

Une autre série de résultats, publiée par l’institut Ifo basé à Munich, a mis en évidence la diffusion accélérée de l’intelligence artificielle parmi les acteurs économiques de petite taille, notamment les microentreprises et les travailleurs indépendants. Selon ces données, le taux d’adoption de l’IA au sein de ce groupe a fortement progressé pour atteindre 51,2 %, contre 30,4 % précédemment, tandis que 16,2 % supplémentaires des répondants ont fait part de leur intention d’intégrer ces technologies dans leurs processus opérationnels. Par conséquent, leur taux d’adoption actuel se rapproche de celui de l’ensemble de l’économie, qui s’établit à 54,5 %. Les chercheurs ont souligné que l’intelligence artificielle ne peut plus être considérée comme un concept tourné uniquement vers l’avenir pour ces acteurs ; elle est désormais intégrée aux flux de travail opérationnels et de gestion courants.

En ce qui concerne les modes d’utilisation, environ 59 % des répondants ont déclaré recourir à des services d’IA payants, tandis que 53 % utilisaient des outils gratuits et près de 7 % exploitaient des applications développées en interne, témoignant d’une dépendance marquée envers des systèmes fournis par des tiers plutôt qu’envers des solutions conçues en interne. Dans les différents domaines fonctionnels, l’IA est principalement utilisée pour des tâches telles que la recherche d’informations, la génération d’idées, la production de contenu, la traduction et les activités liées au marketing, ce qui reflète son rôle d’outil polyvalent d’amélioration de la productivité plutôt que celui d’instrument strictement spécialisé. Parallèlement, l’indice Ifo du climat des affaires « Jimdo » est passé de -29,9 à -27,7 points en mai, signalant une légère amélioration du moral des microentreprises et des travailleurs indépendants. Toutefois, malgré cette stabilisation progressive, le moral global de ce segment reste nettement inférieur à celui observé dans l’ensemble de l’économie.

Les effets potentiels de substitution de main-d’œuvre au sein des entreprises déployant déjà l’intelligence artificielle ont été examinés dans une autre étude de l’Ifo. Environ un cinquième de ces entreprises ont indiqué qu’il était facile ou très facile de remplacer des employés titulaires de qualifications universitaires ou professionnelles par des travailleurs moins qualifiés assistés par des outils d’IA, tandis que près de 15 % ont exprimé un avis similaire concernant le remplacement de personnel expérimenté par des travailleurs moins qualifiés mais équipés d’outils d’IA. Ces perceptions étaient particulièrement marquées dans le secteur du commerce de détail, suivi par l’industrie manufacturière, les services et la construction, avec des variations relativement faibles selon la taille des entreprises. Parallèlement, une nette majorité d’organisations continuaient de signaler une substituabilité limitée : 55,4 % jugeaient difficile ou impossible de remplacer de cette manière les employés diplômés, et 62,7 % partageaient ce point de vue concernant les travailleurs expérimentés, soulignant ainsi l’idée dominante selon laquelle l’expertise humaine — en particulier lorsqu’elle est le fruit d’une formation initiale et d’une expérience professionnelle — reste difficile à reproduire intégralement par une substitution assistée par l’intelligence artificielle.

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